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Express Beauce-Mégantic

Quand un conflit dérape au détriment des producteurs et de toute une région

En Beauce, plus particulièrement à Saint-Victor, des producteurs agricoles et forestiers vivent depuis des années une situation qui défie la logique, le respect du territoire et même les décisions des autorités publiques. L’accès à leurs propres terres leur est bloqué par des barrières et des blocs de béton, érigés par Express Beauce‑Mégantic (EBM), gestionnaire du corridor récréotouristique destiné aux quads et aux motoneiges.

Ce blocage, contraire à la décision de la CPTAQ, pourrait provoquer l'arrêt de ses activités récréatives.

La Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ) a été claire : le corridor ne peut être utilisé à des fins récréotouristiques que si les propriétaires riverains disposent d’un accès libre pour leurs activités agricoles et forestièresCette condition, imposée en 2021, confirmée par le Tribunal administratif du Québec, réaffirmée par la Cour du Québec en octobre 2024, puis réitérée dans l’ordonnance du 4 novembre 2025, ne laisse aucune ambiguïté.

Et, malgré cela, sur le terrain, les producteurs continuent d’être empêchés de cultiver, d’exploiter leur bois, de récolter leurs produits et d’atteindre leurs lots forestiers. Certains parlent de pertes qui se chiffrent en dizaines de milliers de dollars, sans compter l’impossibilité, désormais très réelle, de réaliser leur saison de récolte de bois cet hiver.

 

Un corridor récréotouristique… qui doit demeurer compatible avec l’agriculture

Personne ne remet en question la valeur économique et sociale des activités récréotouristiques : les sentiers de motoneiges et de quads sont importants à l’économie locale, à l’animation hivernale et à l’attractivité de la région.

Mais il faut rappeler une vérité incontournable : le corridor traverse des terres agricoles et forestières privées, et sa vocation récréotouristique n’a été autorisée qu’à la condition explicite que les producteurs puissent y circuler librement pour travailler.

L’agriculture et la foresterie ne sont pas des activités secondaires qu’on tolère : ce sont des moteurs économiques fondamentaux pour la Beauce et la Chaudière‑Appalaches. Sans accès à leurs terres, les producteurs ne peuvent ni semer, ni récolter, ni gérer leurs boisés. C’est toute une chaîne économique et sociale qui s’en trouve fragilisée.

Un conflit qui n’est plus technique : il est devenu personnel et toxique

Ce qui choque le plus, ce n’est pas la complexité du dossier, des enjeux juridiques, il y en a dans toutes les régions, mais l’entêtement avec lequel EBM persiste à ignorer des décisions pourtant limpides.

Les tribunaux, la CPTAQ, les avis d’infraction : tout a été dit, tout a été tranché. Et malgré cela, les barrières demeurent.

Au fil des années, ce qui aurait pu rester un débat encadré par des règles s’est mué en conflit personnalisé, marqué par une escalade d’obstructions administratives, de contestations répétées et de fermetures au dialogue.

Constat inquiétant : quand un OBNL chargé d’un sentier public se place au‑dessus des décisions qui encadrent son autorisation d’exister, ce ne sont plus des enjeux d’interprétation technique; ce sont des décisions humaines qui dérapent.

Ce que nous risquons de perdre collectivement

Si rien ne change, les dommages seront lourds :

  • Pour les producteurs agricoles et forestiers : impossibilité d’exploiter leurs terres, pertes financières, risques de laisser des lots en friche, saisons forestières perdues.
  • Pour le récréotourisme : le non‑respect des conditions entraîne déjà des ordonnances de cesser toute activité récréative. À ce rythme, le corridor lui‑même pourrait perdre son autorisation.
  • Pour la cohabitation régionale : motoneigistes, quadistes, agriculteurs, forestiers — tous peuvent coexister. C’est d’ailleurs le cas partout ailleurs au Québec.
    Mais ici, des comportements rigides et des refus d’appliquer les décisions créent des fractures inutiles.
  • Pour le tissu social : l’entêtement finit par nuire à l’image de la région et à la confiance entre les acteurs.

La Beauce a une longue tradition de solidarité, de pragmatisme et de solutions concrètes. Ce conflit va exactement dans le sens inverse.

Pour sortir de l’impasse : revenir au bon sens et au respect

Ce qu’il faut aujourd’hui est simple :

  • Respecter les décisions de la CPTAQ et des tribunaux, en retirant immédiatement les entraves.
  • Reconnaître le droit fondamental des producteurs d’accéder à leurs terres, librement, pour leurs activités agricoles et forestières.
  • Préserver l’activité récréotouristique, qui demeure précieuse pour nos villages, mais jamais au détriment du droit de propriété et du travail essentiel des producteurs.
  • Ramener le dialogue, en cessant les stratégies de contournement et les contestations dilatoires.

Il n’y a aucune incompatibilité entre agriculture, foresterie, quads et motoneiges. Au contraire : la cohabitation fonctionne parfaitement partout où il y a du respect mutuel.

Pour une région qui avance, pas une région qui se divise

Ce conflit aurait dû être résolu depuis longtemps. Aujourd’hui, il est devenu le symbole d’un dérapage inutile : un conflit personnalisé qui prend en otage des producteurs qui, eux, ne font que demander l’essentiel — travailler leurs terres, comme ils le font depuis des générations.

Il est temps de remettre les priorités au bon endroit : le respect du territoire agricole, la reconnaissance du travail des producteurs, et la cohabitation intelligente avec le récréotourisme.

La région mérite mieux que des barrières de béton. Elle mérite un sentier ouvert… et un dialogue ouvert.

Comme directeur général, je crois qu’il est essentiel, pour sortir durablement de cette impasse et rétablir un climat de confiance, d’adopter une approche rigoureuse et comparative dans plusieurs zones où se rencontrent l’agriculture, la foresterie et les activités récréotouristiques. Plusieurs réussissent à maintenir une cohabitation harmonieuse, respectueuse et fonctionnelle. C’est un équilibre que nous devrions analyser attentivement. Comprendre leurs pratiques, leurs mécanismes de communication, leurs modalités d’accès, et les mesures qu’ils appliquent pour assurer la sécurité des usagers sans nuire aux droits fondamentaux des propriétaires voisins pourrait nous fournir des pistes solides, réalistes et adaptées à notre région.

Adopter une telle démarche comparative ne vise pas à pointer du doigt un acteur en particulier, mais à offrir des solutions factuelles, inspirées de ce qui fonctionne déjà ailleurs. En observant, en apprenant et en adaptant, nous pourrons rebâtir un modèle de cohabitation qui respecte nos producteurs, protège l’activité récréotouristique et renforce notre tissu social.

Parce qu’au-delà du conflit actuel, notre responsabilité collective est de préserver un territoire où agriculture, foresterie et récréotourisme peuvent non seulement coexister, mais prospérer ensemble.

 

Par Éric Cliche, directeur général de l’APBB, initialement paru Au Bulletin forestier de février 
de l'Association des propriétaires de boisés de la Beauce